bric a book 235

 

© Vincent Héquet

 

 

Depuis le seuil de la chambre déserte  et désespérément vide, son regard se pose…  Elle se souvient… Les images du bonheur passé affluent, refluent et confluent vers chaque interstice de sa peau.   

Elle se souvient d’un lit,  des draps de soie,  des portraits sur le mur, du lustre qui veillait sur leur sommeil, des étagères pleines de livres. Elle se souvient des aubes et des crépuscules,  du piano de Bach, des variations Goldberg par Glenn Gould.  

Elle se souvient des pas du chat sur le parquet, de l’odeur du café au petit matin, et des orchidées posées sur la coiffeuse.

Elle se souvient de la lumière si douce qui baignait cet endroit serein et chargé d’amour.

Son corps frémit à  la mémoire des étreintes qu’il garde quelque part, dans ce mystérieux et inaccessible « Avant ».

Elle revoit leurs peaux enlacées,  elle entend leurs rires légers, leurs secrets chuchotés, leurs mots à eux confiés aux oreilles des oreillers…

Elle le respire, comme s’il était là , comme s’il caressait amoureusement sa longue chevelure brune.

Elle se souvient de ses « je t’aime »…

Elle se souvient …

Elle se souvient des jours heureux.

Elle revoit son départ, son départ  à lui, ce départ sans retour.

Ce jour sombre comme la nuit.

Dans un coin de sa tête, sa tête qui vrille de mille douleurs, de mille couleurs, Yves Montand chante les feuilles mortes, celles qui se ramassent à la pelle.

« C'est une chanson qui nous ressemble,

Toi tu m'aimais, moi je t'aimais

Et nous vivions, tous deux ensemble,

Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais »

Cette chambre….

Ce bonheur passé…

Ces draps de soie…

Ces orchidées sur la coiffeuse…

Avant…

Avant…

Entre ses mains, un rectangle de papier glacé.

Une photo.

La photo d’une chambre.

Avec des draps de soie.

Elle la serre contre son cœur.

 Elle le serre, lui,  insaisissable fantôme,  contre son âme.

Elle se souvient de sa vie d’avant, là-bas, loin d’ici, loin de cette chambre sombre qui est désormais la sienne, cette chambre aux draps si rêches, aux murs nus et froids.

Elle se souvient de son pays d’avant la guerre. Sa ville d’avant la guerre. La chambre qu'il a fallu abandonner. Les draps de soie oubliés. La vie lacérée.  La maison qu'il a fallu quitter. Le pays, son pays,  si loin... Son pays nommé Syrie.

Elle se souvient d’Alep.

Avant…

Avant…

© Nath