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Les mains lâchées

Anaïs LLOBET

Editions Plon – Août 2016 –

 

« Le silence des hommes me fait frissonner, il n’y a que la mer qui parle encore à Tacloban ».

Alors qu’elle se trouve  aux Philippines, Madel, la narratrice, assiste impuissante au déferlement d’un typhon qui va tout dévaster sur son passage.   Tout, ce sont ces vies arrachées, cette ville rayée de la carte, ces maisons envolées, ces destins brisés, ces disparus, ces morts qu’on entasse dans des fosses communes….

Présentatrice vedette d’une chaîne locale, et malgré sa souffrance et ses deuils, elle va devoir endosser une double casquette : celle de professionnelle de l’information, et celle de victime, pour raconter l’indicible, l’horreur absolue.  En effet, Yolanda, la pire tempête que l’humanité a connu,  lui a volé son amoureux, Jan et un enfant dont elle avait la charge, et dont elle a lâché la main, impuissante,  face à la violence et à la rage de la vague qui a tout submergé.

Il y a Madel, il y a ces voix qui disent l’enfer, qui pleurent, qui crient, et qui se taisent, anéanties et assommées par l’innommable. 

Il y a ces médias affamés d’images, d’images aussi  impudiques que cette femme qui persiste à vouloir faire boire son enfant mort dans ses bras.

Il y a la dénonciation du laisser-faire , du laisser mourir, du laisser tomber...

« Je ne propose pas à Irène de supprimer ces images révoltantes. Nous avons besoin d'elles. Yolanda, avec ses sept mille morts, a tout d'une star médiatique. Pendant encore quelques jours elle saura défier le principe de "mort kilométrique", cette loi tacite du journalisme, selon laquelle la mort soudaine par intoxication alimentaire de notre voisin de cantine nous intéresse davantage que les deux cents noyés d'un lointain paquebot indonésien ».

Il y a l’oppressant décompte,  et le silence…toujours le silence … Seule réponse à l’horreur.

Il y a ceux qui choisissent de se mettre Debout, malgré les mains lâchées et ceux qui n’en ont plus la force.

Il y a la pudeur du récit, saisissant, qui vous prend par le cœur, qui vous coupe le souffle,  qui vous entraîne depuis  ce moment apocalyptique vers la nécessaire survie de ceux qui restent. 

Et puis il y a la plume d’Anaïs Llobet… Magistrale, puissante, qui déferle page après page. Un tsunami d’émotions pour exorciser celui qui a tout massacré…  Pour ce tout premier roman (et quel roman) elle a su éviter le piège du pathos, du voyeurisme, ce qui, compte tenu du sujet abordé , n’était pas chose aisée.  On s’accroche, on a mal, on a peur,  on vit Yolanda, on tend la main, et on s’accroche à celle de Madel, pour ne pas la lâcher, tout au long de  ce récit -uppercut .  Donner du beau au laid, faire de l’enfer et de l’effroi une merveille d’empathie et d’humanité , là est tout le talent de cette jeune auteure, à  laquelle je ne peux que souhaiter une très longue route littéraire.

« Voilà, c’est ça, le fond de l’horreur. Cette petite flamme d’espoir qui vous lacère le cœur et n’en finit pas de vous ronger l’âme. Et quand on décide d l’éteindre, en la pinçant de nos deux doigts, c’est au prix d’une brûlure qui ne nous quittera jamais. La brûlure de l’oubli. »

Un très très grand Merci aux Editions Plon pour cette très très belle découverte !