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Tropique de la violence

Nathacha APPANAH

Editeur : Gallimard – Août 2016 –


"De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase."

Le cœur du récit se situe sur l’île de Mayotte, département français d’outre-mer, petit paradis pour touristes oublié de la métropole.

Dans ce roman polyphonique, cinq personnages donnent leurs voix, et lancent leurs émotions épidermiques, leurs colères, leurs désespoirs, au fil des pages de cette somptueuse, sombre et puissante histoire, laissant le lecteur totalement bouleversé, ce qui fut mon cas.

Il y a Marie, infirmière au grand cœur, désespérée de ne pas avoir d’enfant avec son époux, jusqu’au jour où le destin lui apporte Moïse, « l’enfant de la rivière », qu’elle va adopter et entourer d’amour et de tendresse….Moïse a été abandonné par sa mère biologique, venue chercher à Mayotte une issue à la misère désespérante de ses Comores natales, parce qu’il a les yeux vairon, symbole du Diable et de la fatalité.

Ce bonheur fugace s’effondre le jour où Marie décède brutalement, laissant un Moïse adolescent livré à lui –même.

Ses errances le conduisent alors à rencontrer Bruce (la troisième voix) , chef du bidonville à ciel ouvert qui « accueille » tous ces mineurs des rues. Ravagé au plus profond de son âme, il est dévoré par la haine et la colère. Il est à la fois monstre et victime... Monstrueux par ses agissements, victime par son enfance effroyable.

C’est alors une plongée dans le monde de la violence, de la drogue, des viols, des humiliations, des exactions de toutes sortes. Survivre devient un combat quotidien.

Olivier et Stéphane, respectivement policier et éducateur dans une ONG, sont le symbole de l’impuissance et de la désillusion de ceux qui essaient d’endiguer cette terrible hémorragie, ignorée du monde bien-pensant.

Ce roman extrêmement documenté (Nathacha Appanah a vécu à Mayotte) est un coup de poing, coup de cœur, une immense claque.

On se sent pris dans un étau qui enserre le ventre, et on ne peut qu’admirer la plume de l’auteure, qui sait faire du beau avec du laid, de la lumière avec du sombre. Une formidable humanité qui fait mal, une juste dénonciation du phénomène des bandes de rues, du chaos, des migrations vers un pseudo Eldorado, font de ce bijou un inoubliable coup de foudre (oui, oui !) . Et oui, il ne faut pas oublier que Mayotte n'est pas uniquement un petit paradis sur Terre...La misère la plus profonde ronge, érode, et ce dans le plus grand silence. Chape de plomb sur fond de bidonvilles.

"Il faut me croire. Ici, je suis un souvenir qui surgit, une ombre qui s'allonge au crépuscule, une brume au coin de l'oeil. Je tourne avec le vent mais je ne brûle plus au soleil. Les heures et les jours et les années passent sur ce même chemin sans couleurs, sans relief, sans lumière. Seuls subsistent la vie et l'enfer des autres."

Je ne l’oublierai pas de sitôt, et je pense , pour effacer la noirceur, m’orienter maintenant vers du tout léger, en espérant que le cataplasme fera son effet.

Ce roman m’a été envoyé dans le cadre de ma participation au prix des Lectrices Elle, je remercie le comité de sélection, les éditions Gallimard et bien sûr … l’auteure !!

© Nath