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L’enlèvement des Sabines

Editions Héloïse d’Ormesson – Janvier 2018 –

208 pages

Rentrée littéraire d’hiver

 

Il était une fois Sabine. Quadragénaire plutôt timide, plutôt effacée, plutôt soumise. Soumise à une mère ausssi cultivée qu' abominable, mal-aimante, despotique, insupportable…   Soumise à un conjoint dont le pseudo génie artistique est supposé légitimer la tyrannie qu’il impose autour de lui. 

Sabine  a un rêve : écrire de la poésie, et vivre de sa plume.  Prenant son courage à deux mains, elle démissionne de l’emploi qu’elle occupait depuis…trop longtemps.   Lors de la traditionnelle cérémonie d’au-revoir, celle où chaque employé partant reçoit le traditionnel ficus (ailleurs, c’est aussi le bonzaï, j’en suis témoin ), elle découvre avec stupeur que ses collègues lui ont offert …  une sex-doll ! (prénommée Sabine : eh oui, ils ont un humour fou chez Gutenberg)

« Une poupée aussi grande qu’elle, une cicatrice de varicelle en relief sous le nez, le bleu des yeux scintillant de fièvre … »

Elle, "la fille à ours", va se prendre peu à peu au jeu, voir en ce double en élastomère thermoplastique cette alliée dont elle a toujours manqué.   Commence alors entre Sabine et Sabine un face-à-face étonnant.  Les carences enfantines vont remonter à la surface.  Les souvenirs aussi.   Et les non-dits. C’est un peu comme si la Sabine de chair et d’os naissait à nouveau sous le regard de celle dont on peut changer les yeux. Elle, si en retrait face à une sœur-préférée et à une matriarche ancien mannequin, va se révéler à elle-même.  Elle va renoncer à la vente initialement envisagée de cette étrange invitée , faisant d'elle une confidente, nouant avec elle des dialogues dont le lecteur saura saisir toute la saveur, et tout l’effroi.

« Tu ne peux pas t’imaginer comme la violence a le sommeil léger.  Elle dort juste sous la peau des hommes, un rien la réveille. J’ai  reçu des réponses à ma petite annonce. Des dizaines, avec des fautes d’orthographe comme de l’acné sur un front d’adolescent. On me demande si tu es vierge, si ta matière est assez résistante pour supporter les coups de poing… »

Emilie de Turckheim a une fois encore trempé sa plume dans l’encrier d’un univers décalé,  nécessairement dérangeant (oui, il faut faire bouger les consciences !).   Elle dénonce avec ce style si particulier la violence, celle de la société, celle faite aux femmes.  Elle libère la parole.  Elle incise, et son scalpel est le sarcasme : celui qui provoque, subversif, atypique, aussi léger que fort, jubilatoire, cynique,  Le ton est résolument moderne, tout comme la construction du récit. La liberté et la libération (des carcans sociétaux entre autres) sont des thèmes chers à cette autrice que j’aime autant que sa maison d’édition, les Editions Héloïse d'Ormesson. Il fallait oser les aborder comme elle l'a fait dans « L’Enlèvement des Sabines ».   Brillamment !  

Un immense, grand, très grand merci aux Eho. A très bientôt, chère Emilie !

© Nath