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Ma grande

Claire CASTILLON

Editions Gallimard – Avril 2018

160 pages

 

« Ailleurs, t’étais ma femme. Ma grande, c’était la nuit. Et la nuit était rare Sauf le jour, ça oui. Avec toi, il faisait noir ».

Ma grande, c’est comme ça qu’il l’appelle.  Elle.  Son épouse. Celle qui l’étouffe. Celle qui lui fait connaitre l’enfer de la violence psychologique.  Jour après jour. Mois après mois. Année après année.  Quinze ans de souffrances.  De silence. Parce que Lui, il se tait.  Il se mure dans son cloaque, dans sa prison.  Il renonce, il tempère. Il subit humiliations et brimades.

« Je me sentais toujours en prison avec toi, car c’était impossible de m’exprimer sans être jugé ou repris ».

 Pas par amour, non !  Ce sentiment-là est mort depuis bien longtemps. Il modère pour leur fille, parce qu’il a peur que la « petite » devienne comme la « grande ».    Il ne sait plus trop, au bout du compte, pourquoi  il estompe cette noirceur qui est son quotidien.  Peut-être, sans doute par peur, par habitude, parce qu’elle a pris possession de son âme à lui. De celui qu’il était avant. De chacune de ses parcelles.  Jour après jour, mois après mois, année après année. Crise après crise. 

Elle contrôle,  la Grande.  Elle censure.  Des amis qu’il ne doit plus voir, aux deuils qu’il n’a pas le droit de faire.  De l’argent qu’elle gère, et pour lequel il doit mendier,  aux poèmes qu’il n’a plus le droit d’écrire.  De la promotion professionnelle, petite ouverture de sa cage, qu’il doit refuser, à la façon dont il doit tondre la pelouse.

Lui, il se tait. Et nous, nous on se demande pourquoi il reste. Pourquoi il revient quand il essaie de s’échapper. On étouffe nous aussi. On  a mal au ventre, on a le cœur qui se noue… Et puis on se dit que certains comportements , certaines réactions, ne peuvent pas s’expliquer rationnellement. Parce que la peur est plus forte que la raison. Parce que le piège de l’aliénation, de la violence psychologique est arachnéen.  Et qu’elle, la Grande, c’est  une tarentule qui tisse sa toile. Jour après jour. Mois après mois.  Année après année.  C'est qu'elle est organisée, la Grande !

Le sujet traité était épineux (encore un roman sur la violence conjugale, peut-on penser !) . Mais il est abordé par Claire Castillon sous une forme extrêmement intéressante.  L’écriture est d’une intensité apnéique, le style est brut et abrupt.  On ne connaît pas les prénoms des personnages, tout réside dans une abstraction qui entretient cette sensation d’oppression. Les dernières pages sont magistrales !

Ce roman, vous l’aurez deviné, est un gros, gros coup de cœur, en dépit de toutes les nausées qu’il a suscitées en moi, des cauchemars qu’il a ravivés. C’est une lecture que je vous recommande, sans la moindre hésitation, un coup de maître pour une autrice que je découvre.  

« Je vais bien ma grande.  Je vais bien en vrai . Tu as vu, j’ai retrouvé tous mes mots. J’ai des arcs-en-ciel sur la langue, ils sont venus après la pluie…  Ça prend du temps de s’alléger… »

©Nath