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Tenir jusqu’à l’aube

Carole FIVES

Editions Gallimard

Collection l’Arbalète

Rentrée littéraire 2018

                                                                                                                                         

Elle est seule avec son enfant de deux ans. Son tout petit. Si beau.  Elle est ce que l’on appelle une maman solo. Solo entre les quatre murs d’un appartement dont elle a beaucoup de mal à payer le loyer . Le père ?  Absent. Il l' a entraînée dans cette grande ville froide et anonyme, où elle est terriblement isolée depuis qu'il est parti. Elle l’attend. Ils l’attendent. Elle espère un geste, un sms, une paternité enfin assumée, un hypothétique retour.

Ce roman est celui d’un huis-clos.   De ceux qui vous enserrent.   C’est celui d’une femme qui se bat, au quotidien, pour survivre. Pour  « tenir jusqu’à l’aube », jour après jour.   C’est celui de toutes ces femmes, de tous ces hommes, tous ces oubliés d’une société qui exclue, qui ferme les yeux sur ce qui la dérange.  Cette même société qui lui refuse une place en crèche, qui la condamne à cet isolement qui l’étouffe, qui  la condamne d’office.

« Oh, quand on était débrouillarde, un enfant , ça ne coûtait pas si cher ! Il suffisait de préparer les repas soi-même , d’éviter les plats industriels, trop gras, trop chers.  Et puis, elle avait désormais le loisir de faire le marché, trouver des produits frais,  courir les vide-greniers, les Emmaüs. On y trouvait des vêtements pour rien en fouillant un peu, des petites doudounes, et même des bottes, l’employée y avait déniché ce week-end une parire de chaussures fourrées pour sa petite dernière, à peine cinq euros ».

De temps en temps, elle tente de s’évader de ce carcan carcéral, car, malgré tout l’amour qu’elle porte à son enfant, elle étouffe, se sent prisonnière.  Elle va surfer sur les forums internet, sur lesquels elle va chercher une écoute, un soutien.  On l’y  condamne. Au nom de la « morale ».  De ce qui « se fait, se pense » ou plutôt,  ne se fait pas, ne se pense pas.

« Sur Internet, la grande chaîne de solidarité féminine s’organise et les Mères Courage  se déchaînent. On les a voulus les loulous, on les a désirés, et eux ils n’ont rien demandé. Il faut relever la tête, assumer et assurer »

Alors, elle va se créer, de temps à autre, toujours la nuit, des respirations.  Quand l’enfant dort, entre un « lolo », un « à côté », un mail de Vert Baudet,  elle sort, marche, oublie son apnée quotidienne, jusqu’à ce que l’alarme du téléphone portable qu’elle garde contre elle, retentisse, comme retentissait la corne de Monsieur Seguin, quand il rappelait sa chèvre, celle qui avait rompu la corde qui l’empêchait d’être libre.

« Tenir jusqu’à l’aube » est un roman actuel.  Il souligne la  précarité des parents solos, la paupérisation et la solitude qui sont leurs lots quotidiens.  Carole Fives dénonce la société qui enfonce la tête sous l’eau de ceux qui n’arrivent pas à nager. Elle le fait brillamment. L’écriture est aussi alerte qu’oppressante,  le drame est pressenti, et se rapproche , page après page, jusqu’à la fin,  inattendue.

Coup de cœur de cette rentrée littéraire, que je vous recommande vivement !

© Nath