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La familia grande
Camille KOUCHNER
Editions du Seuil - Janvier 2021


La familia grande, c'est celle qui se réunit chaque été à Sanary, autour d'Olivier Duhamel, de son épouse Evelyne Pisier, et des enfants de celle-ci, Colin, Camille et Victor, les jumeaux. A leurs côtés, une bande de gauchistes soixante-huitards, qui, au nom de la Liberté, ne s'imposent aucune limite, une cohorte d'adultes qui ont en commun le sens de la fête, jusqu'à l'extrême, s'affranchissant de tous les tabous, sexuels notamment. On boit (beaucoup), on fume (de tout), on laisse les corps parler, on prône l'irrévérence, l'impudeur, on glorifie les sens.

Lorsque le beau-père, éminent politicien, homme affable et brillant, encensé et adulé, commettra l'innommable sur Victor, alors que celui-ci n'est qu'un adolescent, les jumeaux se tairont. Par honte, par peur, par crainte de perdre l'amour de leur mère, par loyauté peut-ètre envers la familia grande. Ce silence durera trente ans, trois fois dix ans de chute, de fuite, trois fois dix ans pendant lesquels le corps va parler. Il étouffe, le corps, il étouffe. "L'hydre" l'enserre. Trois fois dix ans de culpabilité, tellement lourde à porter;

Le jour où la parole se libère enfin, Evelyne refusera de soutenir ses enfants, et prendra le parti de son époux.
Ce récit est un véritable coup de poing, ou plutôt un coup de pied dans la fourmilière bien pensante qui, bien que sachant, a opté pour le silence. Surtout ne pas gratter ce vernis, surtout continuer à profiter des largesses du violeur. Ne rien dire. Jamais. Fermer les yeux et la bouche. Inadmissible me direz-vous ! Hélas vrai. L'inceste demeure tabou, et la loi de prescription des violences sexuelles infligées a ux enfants n'arrange rien !

Camille Kouchner aborde avec une extrême pudeur et évoque avec justesse l'omerta qui a fait le malheur de son frère et le sien par ricochet. Elle dépeint le phénomène de l'emprise dans toute son abjection. Elle le fait avec talent, sans fioriture, sans venin, elle dit. Et nous, lecteurs, nous assistons à cette libération. Elle évoque également le lien qui l'unissait à sa mère, à sa tante, et à sa grand-mère, des femmes libres,  féministes , qui ont passé le flambeau de génération en génération.   Une mère admirée, à laquelle est adressée une lettre poignante, à la toute fin du livre.

J'ai été bouleversée par ce récit. Révoltée également. La familia grande est selon moi une lecture nécessaire. Parce que la chape de plomb doit sauter, que la parole des enfants doit être entendue, et que l'inceste doit être considéré pour ce qu'il est : un crime.

"J'avais 14 ans, quand on est la soeur, on endosse la culpabilité pour alléger l'expérience du frère, on la fait sienne pour le dégager. On s'emprisonne.
Je serai toujours la mieux placée pour comprendre l'irrationnelle culpabilité de Victor. J'ai vécu avec la mienne chaque jour, pendant trente années...