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Une famille très française

Maëlle GUILLAUD

Editions Héloïse d’Ormesson – Avril 2018 –

208 pages

 

Cette famille très française, c’est celle de Jane Duchesnais, la meilleure amie de Charlotte, qui est le personnage principal de ce roman.

Une famille très «comme il faut », dans cette norme qui n’est pas celle de Charlotte Prieur. Une norme que l’on sent immédiatement malsaine et oppressante.   De celles qui enserrent, méprisent, distillent un venin larvé sous  le vernis d’une apparence irréprochable et admirable.  Admiration  pour le père , Bernard, « Charismatique, élégant, incroyable ».  Emerveillement pour Marie-Christine, la mère si élégante, avec son collier de perles et ce foulard dont le pli varie chaque jour.   Attirance pour le fils prodigue, Gabriel, et amitié éblouie pour Jane

Forcément, Charlotte envie.  Forcément, elle idéalise. Forcément, elle se méprise. Elle, au « corps-enclume ». Elle , dont la famille est aux antipodes des Duchesnay.  Elle, dont la mère volubile, fantasque et chaleureuse, n’a pas cette élégance, ce raffinement, cette appartenance à un pays, à une classe sociale, à une caste aux codes définis. Elle, dont le père est humilité et discrétion. Elle, dont la grand-mère  s’exprime dans une langue toute d’amour, toute à elle, à elles, loin de cet impeccable français si naturel chez les Duchesnay.

« Ce minuscule bout de femme au corps râblé remplit leur univers d’un ailleurs étrange qu’elle  adore. Sa voix porte le chant du Maroc, des promesses lumineuses ».

Charlotte est écartelée, entre son quotidien qu’elle aime autant qu’elle l’abhorre parfois. Entre ces traditions qui lui sont chères et qu’elle aimerait pourtant fuir.

Forcément, le miroir aux alouettes Duchesnay ne peut que la séduire.   Mais, très rapidement, l’image parfaite de cette famille aux contours lisses , va se craqueler, s’écorner, se flétrir. Pour laisser place à un reflet laid, sale.

Suite à un évènement dramatique, les masques vont tomber.  Les personnalités vont se révéler sous leur jour le plus hideux.

« Cet homme, dont elle enviait l’élégance, l’érudition, la famille, cet homme est un monstre ».

Dès lors, Charlotte va se retrouver engluée, engloutie, dans une spirale infernale, murée dans le silence, se réfugiant dans le mutisme et la culpabilté. « Ce qu’elle tait n’existe pas ».

Il faudra du temps, des larmes,  des strates de désillusion,  des deuils, pour qu'elle ait la force de se dégager de cette emprise clanique, se libérer des liens empoisonnés, pour devenir enfin elle-même.

« J’ai fait d’eux une famille idéale. Je les voyais comme ils aiment à se présenter. Une famille très française, qui, malgré moi, m’ensorcelait ».

Une famille très française est le second roman de Maëlle Guillaud. Dans un registre totalement différent de Lucie ou la vocation (encore que... ), elle entraîne cette fois le lecteur dans un questionnement sur l’identité culturelle, sur les racines, sur la sacro-sainte apparence. Paraître plutôt qu’être.  Elle égratigne, elle gratte le vernis, le fond de teint qui dissimule, et  dévoile des portraits sans fard. Et elle le fait magistralement. 

Le style est concis, servi par des phrases courtes, lapidaires. La plume est envoûtante, et fait de ce roman, une fois encore, un véritable page-turner.

Le phénomène de l’emprise est analysé dans toute sa laideur , les paradoxes de l’adolescence sont brillamment mis en lumière, et on ne peut qu’éprouver une grande tendresse pour Charlotte.

Je remercie l’autrice (je commence à m’habituer au mot) que j’aime autant que Charlotte, ainsi que les Editions Héloïse d’Ormesson, qui ont décidément le chic pour illuminer mon cœur de lectrice de si jolies pépites.

© Nath