Le Boudoir de Nath - Blog littéraire et culturel -

20 août 2018

Le poète de la semaine - Jacques PREVERT

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Le chat et l'oiseau

Un village écoute désolé

Le chant d’un oiseau blessé

C'est le seul oiseau du village

Et c’est le seul chat du village

Qui l'a à moitié dévoré

Et l'oiseau cesse de chanter

Le chat cesse de ronronner

Et de se lécher le museau

Et le village fait à l'oiseau

De merveilleuses funérailles

Et le chat qui est invité

Marche derrière le petit cercueil de paille

Où l’oiseau mort est allongé

Porté par une petite fille

Qui n’arrête pas de pleurer

Si j’avais su que cela te fasse tant de peine

Lui dit le chat

Je l’aurais mangé tout entier

Et puis je t’aurais raconté

Que je l’avais vu s'envoler

S'envoler jusqu’au bout du monde

Là-bas où c'est tellement loin

Que jamais on n'en revient

Tu aurais eu moins de chagrin

Simplement de la tristesse et des regrets

Il ne faut jamais faire les choses à moitié.

Jacques Prévert

 

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19 août 2018

Les mots de Nath (1)

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Il  y a cette grande maison. Vide. Sous cet immense ciel bleu qui la rend plus vide encore, vieille dame abandonnée.

Il y a le portail tout rouillé, fermé par un cadenas rongé par les ans.

Il y a les carreaux brisés, comme des cicatrices sur des poignets froissés

Il y a des volets cabossés. Paupières closes.

Il y a la porte murée, bouche muette.

Et pourtant… Pourtant, pour qui sait voir avec son cœur, il y a des rires, des mots qui s’envolent, de la musique, du jazz , je crois bien. Aretha Franklin.  

Il y a des « Je t’aime ».  Des « Mon Amour ».

Des grandes tables. Avec des nappes colorées.

Il y a des fleurs dans le vase, au-dessus de la cheminée.  Des fleurs du jardin.

Il y a le parfum du jasmin et du lilas.

Il y a des pas dans l’escalier.

Il y a le temps qui passe.

Ce foutu temps.

Il y a des cheveux qui deviennent fils d’argent. Il y a des chambres vides.

Il y a le silence.

Les larmes de celui qui reste.

Les roses qui se fanent.

Le lilas et le jasmin aussi.

Il y a une clé qui tourne, une page que l'on corne.

Une porte qui se ferme.

Une serrure grippée.

Une maison qui meurt.

Seule.

Dans cette rue cossue.

Parmi ceux qui ne la voient plus. Qui n’entendent plus les rires, les cris d’enfants, les « Je t’aime », les « Mon Amour », la musique.

Il y a cette grande maison.

Seule.

Fripée.

Aveugle.

Sourde.

Muette.

Debout.

© Nath

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18 août 2018

Il aimait Mireille Mathieu - Roland est mort - Nicolas ROBIN

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Roland est mort

Nicolas  ROBIN

Editions Le Livre de Poche – mai 2017–

Editeur d’origine :  Anne Carrière

224 pages

 

Roland est mort. Dans une indifférence totale, ce fan de Mireille Mathieu, ce bon voisin si discret, si bien comme il faut, si seul, a rendu l’âme la tête dans la gamelle du chien, sans que personne ne s’en rende compte.  Seul. Seul à en crever, c'est le cas de le dire.

Roland est mort.  Cette phrase de trois mots revient au début de chaque chapitre , comme pour mettre en opposition sa disparition et sa présence constante tout au long du roman.

Il était un  « mystère », Roland. 

« Personne ne peut témoigner de sa présence sur terre.  Le barman ne l’a jamais vu passer boire un petit coup… Aucun enfant du quartier ne l’a surnommé Papi Ballon ou Papi Pigeon ou Papi  Bonbon. On ne surnommait pas Roland. On ne le nommait pas tout court ».

Roland est mort depuis quelques jours, s’en afflige la voisine. C’est triste mais tout le monde s’en fiche. Il ne comptait pour personne de son vivant , alors pensez-donc une fois mort !

Que faire dès lors du caniche, Mireille  (bah oui , forcément !) , et des cendres de Roland ?  C’est tout étonné que le voisin, un ours solitaire , le genre de type chez qui personne ne va, qui ne voit personne,  se retrouve « héritier » du chien et de l’urne, car  Roland a fini en cendres.  Ledit voisin va tenter par tous les moyens de se débarrasser du package,  du chien qui pue, et de l’urne moche, mais … personne n’en veut . Alors…  Peu  à peu, un lien va se créer…  De fil en aiguille, ces deux anonymes, ces ombres, vont prendre vie et visibilité.

Nicolas Robin dénonce ici le drame de la solitude. Celle qui est subie et non choisie. Celle qui frappe dans les grandes villes .  Celle qui fait les gros titres de temps à autre.   Tous ces « Roland », ces invisibles, ces sans identité ,  ces tous seuls avec leur chien, leur chat, leur poisson rouge, et la photo de Mireille Mathieu sur le mur.

J’ai alterné entre rire et larmes. C’est drôle, c’est touchant. C’est grinçant, et caustique juste ce qu’il faut. C’est empli de cette empathie qui fait du bien et c’est bourré d’humour et de tendresse et d’espoir.

Roland est mort est une jolie lecture, et ce au-delà de la plume, belle et profondément humaine.

C’est avec impatience que j’attends le prochain roman de l’auteur, et c’est avec tout plein d’amour que je vous recommande « Je ne sais pas dire je t’aime »  (ma chronique c’est par ici).

« Il faut que je me lance. J’inspire. La vie est belle. J’aime la vie ».

© Nath

 

NB : Les remerciements sont magnifiques !

 

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16 août 2018

"Etaler des coques de noix sur une table" - Les mains dans les poches - Bernard CHENEZ

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Les mains dans les poches

Bernard CHENEZ

Editions Héloïse d’Ormesson – Août 2018 –

Roman

Rentrée littéraire 2018

 

« Nostalgique de rien. J’aime être dans un train qui roule. Une fois sa vitesse stabilisée, je remonte tous les wagons à contresens. Arrivé à la dernière voiture, j’observe la voie qui défile à l’envers »

Les mains dans les poches, de Bernard Chenez, est une balade à travers les ans, à travers les temps, à travers les luttes.

L’auteur a posé les mots comme des croches, des noires, des blanches, sur une portée musicale.  Et il nous emporte.  Au fil des protest songs, mais aussi au fil des sons, des mélodies du petit matin parisien.

Le roman est composé de chapitres courts, de bribes de vie, de confidences (enfin, c’est ainsi que je l’ai perçu). La nostalgie est là, présente. Celle de l’enfance, celle du premier amour, celle des combats et de la plage sous les pavés.  Celle du Paris où les allées étaient encore des chemins, où « la Seine était encore en liberté ».   Il y a ces cicatrices à l’âme, ces blessures, cette mère qui m’a bouleversée.

« Je me souviens de ma mère par fragments. Comme ces statues antiques dont on ne retrouve que quelques reliques éparses ».

Il y a le temps qui passe, il y a la gauloise au bec…

Il y a cette immense sensibilité,  cette belle fragilité, si émouvante. Celle qui cohabite avec la colère.

« On peut partager se colères, on ne partage pas ses fêlures. Il  n’y a pas péril à ressembler à une tasse ébréchée. Bancale ».

J’avais été touchée, et pas qu’un peu, lors de la présentation par l’auteur de son livre , aux Editions Héloïse d’Ormesson, par une chaude soirée du mois de juillet. Je l’ai été tout autant, voire plus encore, par cette lecture où l’humilité donne la main à la simplicité pour donner naissance à un roman empreint de poésie.

Si les « mots sont des choses difficiles », sachez, Monsieur Chenez, que les vôtres ont atteint mon cœur. Merci !

Merci bien évidemment aux Editions Héloïse d’Ormesson, qui préparent une splendide rentrée littéraire dont je vous reparlerai bien sûr !

© Nath

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13 août 2018

Le texte de la semaine : Primo LEVI

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Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas : 
Gravez ces mots dans votre coeur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Primo LEVI

 

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09 août 2018

Si c'est un homme - Primo LEVI -

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Si c’est un homme

Primo LEVI

Edition Pocket – 1988 –

 

« Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d'un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît : nous avons touché le fond. Il est impossible d'aller plus bas: il n'existe pas, il n'est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous appartient: ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures, et même nos cheveux; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s'ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu'à notre nom: et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. »

 

J’évoque souvent ici des « lectures nécessaires ».  Elles le sont pour moi dès l’instant où elles évoquent des notions qui me semblent aussi indispensables que vitales, à savoir la Liberté, l’Egalité, la Fraternité et la Paix.

J’ai envie aujourd’hui de vous rappeler une œuvre magistrale.  De celles que l’on ne peut oublier. La preuve, elle reste gravée dans ma mémoire depuis mes années lycée, il y a… quelque temps.  Un texte qu’il convient de transmettre, de partager, encore et toujours. Un grand « classique ».  Il s’agit de « Si c’est un homme » de Primo Levi.

Il est bien difficile, j’en suis consciente, d’en extirper la substantifique moelle, tant aborder ce témoignage est compliqué, car il est si… (vous mettrez dans ces pointillés ce que vous en aurez retenu), que plaquer des mots dessus pourrait revenir à le banaliser.  Et pourtant !

Primo Levi est un rescapé d’Auschwitz. L’un des rares juifs a avoir survécu à l’horreur.  Il témoigne de l’indicible, de l’inadmissible totalement admis dans un pays soumis au régime nazi. 

Si c’est un homme n’est pas un énième témoignage sur l’horreur concentrationnaire.  L’auteur aborde le sujet sans haine. Pour dire. Pour perpétuer ce devoir de mémoire qui me semble indispensable en ces temps où l’extrémisme le plus nauséabond répand d’infects effluves, partout dans le Monde.  Le sujet, dans toute son horreur, est abordé d’un ton neutre, quasi journalistique, ce qui ne fait qu’accroître ce sentiment d’effroi qui vous saisit au fil des pages.

Primo Levi livre donc là un témoignage unique, parsemé d’allusions à la Divine Comédie de Dante, notamment le chant d’Ulysse. Il parvient à déposer des traces humaines au plus profond d’un cloaque d’inhumanité.  Sans doute pour survivre.  Certainement pour dire. Pour qu’à notre tour, nous disions.

« La conviction que la vie a un but est profondément ancrée dans chaque fibre de l’homme, elle tient à la nature humaine »

© Nath

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06 août 2018

Le poète de la semaine - Fernando PESSOA

 

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L'art nous délivre

 

L’art nous délivre de façon illusoire, de cette chose sordide qu’est le fait d’exister...

En art, il n’y a pas de désillusion, car l’illusion s’est vue admise dés le début.

Le plaisir que l’art nous offre ne nous appartient pas, à proprement parler :

nous n’avons donc à le payer ni par des souffrances, ni par des remords...

Par le mot art, il faut entendre tout ce qui est cause de plaisir sans pour autant nous appartenir : la trace d’un passage, le sourire offert à quelqu’un d’autre, le soleil couchant, le poème, l’univers objectif.

Posséder c’est perdre.

Sentir sans posséder, c’est conserver, parce que c’est extraire de chaque chose son essence.

Fernando Pessoa

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04 août 2018

Avant que les ombres s'effacent - Louis-Philippe DALEMBERT

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Avant que les ombres s’effacent

Louis-Philippe DALEMBERT

Editeur d’origine : Sabine Wespieser

Editions points – Avril 2018 –

288 pages

 

En 1939, Haïti édite un décret permettant de recevoir tous les juifs désirant fuir l’horreur qui se dessine depuis la terrible nuit de Cristal et leur offrant la naturalisation immédiate.

Le roman de Louis-Philippe Dalembert a pour épicentre (vous saisirez l’importance de ce mot en le lisant) Haïti et pour personnage principal    Ruben Schawberg, médecin polonais, qui, après s’être installé en Allemagne avant de devoir la fuir, connaîtra de  multiples étapes de vie, fera d’incroyables rencontres, lesquelles le mèneront jusqu’en Haïti.   A partir de quand le hasard se lie t’il au destin ? On peut se poser la question au fil des pages.

Cette histoire est donc la sienne, celle de Ruben, mais aussi celle de sa descendance, et surtout celle  d’une petite île , un pays tout petit qui s’est mis debout contre le géant du  IIIe Reich et a déclaré la guerre à l’Allemagne.

C’est le récit d’une errance, due à un exil forcé et qui se révèle havre de paix. C’est l’histoire lumineuse d’un homme qui voit le nid qui l’a accueilli avec tant de bienveillance frappé par un séisme meurtrier en 2010. 

C’est l’histoire d’une transmission, de racines. Celles qui se mêlent.

« Ici tout le monde vient d'ailleurs. Les racines des uns se sont entremêlées à celles des autres pour devenir un seul et même tronc. Aux multiples ramifications certes, mais un tronc unique. A vouloir les dénouer, on risque le dessèchement du tronc tout entier. »

C’est une splendide, une merveilleuse leçon de vie, de solidarité, d’espérance, de liens.

J’ai beaucoup aimé découvrir ce pays dont j’ignorais tant, ayant quelques images  sans doute banales, comme celle de la dictature de Duvalier et bien sûr du tremblement de terre que nul ne peut ignorer.

J’ai découvert un peuple d’une extrême richesse.  Cela peut sembler paradoxal, je sais. Mais ces gens sont riches d’amour et de générosité. L’Histoire l’a montré.  Le Monde le leur rend peu.

La plume de l’auteur est délicieuse, empreinte de sagesse, d’humanité, et non dépourvue d’un humour désopilant.

Je remercie les maisons d’édition (Sabine Wespieser pour l’édition originale et Points pour l’édition poche que j’ai lue) , ainsi que lecteurs.com pour cet agréable moment.

© Nath

03 août 2018

Une symphonie, un dernier adieu - Le bleu du lac - Jean MATTERN

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Le bleu du lac

Jean MATTERN

Editions Sabine Wespieser –Mai 2018

120 pages

 

Le bleu du lac, roman de Jean Mattern, paru aux Editions Sabine Wespieser est une symphonie. Symphonie à l’amour, celui qui unissait Viviane Craig, la « Greta Garbo du piano » à  James Fletcher, célèbre critique musical.

James vient de mourir.  L’une de ses dernières volontés est que cette femme qu’il a tant et tant aimée,  interprète « leur »  morceau, celui qui a vu naître cette passion clandestine, adultérine pour elle, épouse comblée de Sébastian, reporter passionné par son métier.  Viviane et Sebastian sont unis en outre par un drame effroyable :  leur fille Laura est décédée accidentellement un certain 11 septembre. 

James laisse derrière lui une femme éplorée, déchirée, dépecée, qui ne peut dire sa peine autrement que par ce long et magnifique monologue qui constitue le roman.  Tout au long du trajet en métro, engoncée dans son chagrin et dans cette robe noire qui gratte, en  un si douloureux trajet, Viviane va revivre les instants de cette passion amoureuse, charnelle, intense, sensuelle et musicale. 

« … ce soir-là, j’appris que le désir d’un homme pouvait me faire chavirer en dehors des limites que je m’étais fixées, me faire aller là où je n’avais jamais pensé m’aventurer ».

Jusqu’à l’église où elle doit interpréter ce qui sera leur dernière étreinte, nous , lecteurs, suivons ses pensées, ses souvenirs. Ceux de leurs moments.  Autour de la musique, de la peinture, de la sensualité constamment présente.  

« Notre tout dernier rendez-vous sera donc public, je m’unirai à lui. Dans cette église pleine, cependant, personne dans la foule ne saura vraiment pourquoi la grande Viviane Craig a accepté de sortir de sa solitude ».

Le Bleu du lac est une magnifique histoire d’amour, somptueuse de beauté, de simplicité, de notes égrenées.  

La langue est somptueuse, la longueur des phrases exprime la souffrance et le désarroi de Viviane.  Le style est épuré, va droit au cœur. Il a su, en tout cas, toucher le mien.

« Moi je serai réduite à quelques minutes de piano solo et je dois imaginer le bleu du lac que mon amour aurait aimé connaître comme dernier horizon ».

Vous l’aurez compris je pense, ce Bleu du lac, est un immense coup de cœur pour moi.  Je voudrais vous dire LISEZ-LE, LISEZ-LE !   Certains romans méritent d’être mis sur le haut du podium, celui-ci, selon moi, en fait partie…

© Nath

 

 

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30 juillet 2018

le poète de la semaine - Arthur RIMBAUD

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Ophélie

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles 
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, 
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles... 
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie 
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir. 
Voici plus de mille ans que sa douce folie 
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle 
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ; 
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, 
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ; 
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, 
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile : 
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige ! 
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté ! 
- C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège 
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure, 
A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ; 
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature 
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle, 
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ; 
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle, 
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle ! 
Tu te fondais à lui comme une neige au feu : 
Tes grandes visions étranglaient ta parole 
- Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu !

III

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles 
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ; 
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles, 
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud.

 

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