Le Boudoir de Nath - Blog littéraire et culturel -

21 mai 2018

Le poète de la semaine - Louis ARAGON

2586444674

 

Tout est affaire de décor

Changer de lit changer de corps
A quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays.

Cœur léger cœur changeant cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit.

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenais mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola.

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.

Elle était brune elle était blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu.

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

 

Louis ARAGON

 

 



Posté par Nath-A-Lie à 03:39 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


19 mai 2018

Wonderful Wonderland - Alice au pays des merveilles - Lewis CAROLL

20180519_091015-1[1]

 

 

Alice au pays des merveilles

Lewis CAROLL – 1865 –

Edition  Pocket

 

Comme vous le savez, je partage ici mes coups de cœur littéraires (rarement mes déceptions, mais ça arrive aussi). Je m’aperçois avec stupeur que je ne vous ai pas encore fait part de mon attachement tout particulier à ce grand classique de la littérature anglaise (et au-delà) . Je reconnais qu’il n’est guère évident (enfin, je crois) d’ouvrir la porte de ce monde tellement onirique et symbolique, mais dès que l’on a réussi à la franchir, alors …

Alors, on fait connaissance avec un lapin blanc toujours pressé, avec un chapelier fou, avec une reine colérique, avec un chat perché, et une chenille qui fume le narghilé … Sans compter tous les autres, que je n’énumérerai pas ici, car la liste est bien longue !

On suit Alice dans ses déambulations au pays des Merveilles.  Un pays où tout est possible, où l’imagination a pris le pouvoir sur la raison , la sagesse, et la morale.  Où les règles sont inversées., au grand dam de la petite fille.

Véritable récit initiatique, Alice au pays des Merveilles a pour axe (et peut-être même pour personnage phare)  le Temps.  Celui dont il faut user sans l’user.

« Alice soupira avec lassitude.  « Je pense que vous pourriez mieux employer votre temps » dit-elle « plutôt que de gaspiller ça en posant des devinettes qui n’ont pas de réponses ».

« Si vous connaissiez le Temps aussi bien que moi », dit le Chapelier, « vous ne parleriez pas de gaspiller ça. Il s’agit de lui. ».

L'auteur aborde également la question des passages qui jalonnent l'existence : celui de l’enfance à l’adolescence, celui de la vie à la mort.  De même, on retrouve le thème de la quête identitaire , car Alice ,  en rencontrant tant de personnages,  et en faisant face à tant de situations farfelues sera finalement confrontée à elle-même. 

« Oh ! vous n’y pouvez rien » dit le Chat « Nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Vous êtes folle ».

L’univers totalement déjanté et psychédélique de Lewis Caroll est un régal absolu, un bonheur renouvelé chapitre après chapitre. 

« Finalement, elle dressa le portrait de ce que cette même petite fille…deviendrait dans les temps à venir, une fois devenue adulte, et comment elle conserverait, tout au long des années de sa maturité, le cœur simple et affectueux de son enfance et rassemblerait autour d’elle d’autres petits enfants, et emplirait leurs yeux en leur contant maintes étranges histoires, peut-être même celle de ce lointain rêve du pays des Merveilles »

© Nath

17 mai 2018

Un pan d'histoire - Un déjeuner à Madrid - Claude SERILLON

9782749158563ORI

 

 

Un  déjeuner à Madrid

Claude SERILLON

Editions du Cherche –Midi – Mai 2018

 

Le 8 juin 1970, à Madrid, deux figures déclinantes, et toutefois emblématiques du monde politique européen, se rencontrent : le général Charles de Gaulle et le général  Francisco Franco Brahamonde.   Deux personnalités en apparence totalement incompatibles,  deux itinéraires à priori distincts, et pourtant…

Pourtant, à l’occasion d’un voyage « privé » ,  de Gaulle et Madame se retrouvent à la table du Caudillo et de son épouse.

Ce qui subsiste de cet entretien informel ?  Bien peu de choses !  Autant rester discrets !  Le témoignage du traducteur présent en partie a servi de base au roman.  Le reste, Claude Sérillon , journaliste, romancier, et homme engagé au service de la liberté d’expression,  l’a imaginé, se basant sur des recherches pointues, nous permettant ainsi de partager cet étrange moment.

Si l’on se replonge dans le contexte de l’époque (post mai 1968), c’est un Franco vieillissant, et dont le pays attend la mort qui va faire face à un de Gaulle dessaisi  du pouvoir quelques mois plus tôt par voie de référendum.  Ce sont également deux nations, l’une tournée vers un avenir chargé d’espoir, l’autre plombé par des années et des années de dictature qui vont partager un saumon qu’Yvonne de Gaulle qualifiera d’exquis.

Les dialogues mis en scène  par Claude Sérillon sont un régal. On imagine aisément ces deux hommes échanger en toute courtoisie (oui, oui !!) et peut –être (mais c’est là mon avis personnel) en toute mégalomanie.   C’est sans doute cela le plus édifiant, je pense.

Par exemple :

De Gaulle à Franco : « Avez-vous compris que nous sommes des moments d’histoire ? »

Franco à de Gaulle : « C’est notre destin, général, nous sommes sur Terre pour conduire le cours des choses ».

L’auteur dissémine ça et là quelques détails légers, voire drôles, comme  le détail du menu de ce repas plutôt austère, à l’image du Palais du Pardo.

Enfin, « au bout du compte », on prend connaissance de l’édifiante lettre envoyée après ce séjour , ultime baroud d’honneur  à un pays qui l’avait blessé dans son amour-propre, par de Gaulle au Caudillo. Une lettre aussi incroyable que véridique…  Une lettre d’absolution de toutes les horreurs commises , de la terreur  écrasante du régime franquiste.

« Glaçant » écrira Mauriac

« J’aurais quitté le gouvernement si de Gaulle avait fait cette visite en tant que chef d’Etat. » (André Malraux).

J’aime l’Espagne. Je l’aime profondément.  J’ai connu ce pays dans ses dernières années de dictature, et le franquisme est intimement lié à mon histoire personnelle.  Apprendre ce pan inconnu de l’histoire ibérique , dans un roman,  a été suivi de bien des questions.  Et ce fut avec un grand plaisir que j’ai eu la chance d’entendre les réponses de la bouche même de l’auteur, lors d’une rencontre organisée par l’agence Anne et Arnaud, que je remercie vivement !

© Nath

Posté par Nath-A-Lie à 02:45 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

15 mai 2018

Une épaule à l'air, comme je t'aimais - Ma grande - Claire CASTILLON

20180511_072537[1]

 

 

Ma grande

Claire CASTILLON

Editions Gallimard – Avril 2018

160 pages

 

« Ailleurs, t’étais ma femme. Ma grande, c’était la nuit. Et la nuit était rare Sauf le jour, ça oui. Avec toi, il faisait noir ».

Ma grande, c’est comme ça qu’il l’appelle.  Elle.  Son épouse. Celle qui l’étouffe. Celle qui lui fait connaitre l’enfer de la violence psychologique.  Jour après jour. Mois après mois. Année après année.  Quinze ans de souffrances.  De silence. Parce que Lui, il se tait.  Il se mure dans son cloaque, dans sa prison.  Il renonce, il tempère. Il subit humiliations et brimades.

« Je me sentais toujours en prison avec toi, car c’était impossible de m’exprimer sans être jugé ou repris ».

 Pas par amour, non !  Ce sentiment-là est mort depuis bien longtemps. Il modère pour leur fille, parce qu’il a peur que la « petite » devienne comme la « grande ».    Il ne sait plus trop, au bout du compte, pourquoi  il estompe cette noirceur qui est son quotidien.  Peut-être, sans doute par peur, par habitude, parce qu’elle a pris possession de son âme à lui. De celui qu’il était avant. De chacune de ses parcelles.  Jour après jour, mois après mois, année après année. Crise après crise. 

Elle contrôle,  la Grande.  Elle censure.  Des amis qu’il ne doit plus voir, aux deuils qu’il n’a pas le droit de faire.  De l’argent qu’elle gère, et pour lequel il doit mendier,  aux poèmes qu’il n’a plus le droit d’écrire.  De la promotion professionnelle, petite ouverture de sa cage, qu’il doit refuser, à la façon dont il doit tondre la pelouse.

Lui, il se tait. Et nous, nous on se demande pourquoi il reste. Pourquoi il revient quand il essaie de s’échapper. On étouffe nous aussi. On  a mal au ventre, on a le cœur qui se noue… Et puis on se dit que certains comportements , certaines réactions, ne peuvent pas s’expliquer rationnellement. Parce que la peur est plus forte que la raison. Parce que le piège de l’aliénation, de la violence psychologique est arachnéen.  Et qu’elle, la Grande, c’est  une tarentule qui tisse sa toile. Jour après jour. Mois après mois.  Année après année.  C'est qu'elle est organisée, la Grande !

Le sujet traité était épineux (encore un roman sur la violence conjugale, peut-on penser !) . Mais il est abordé par Claire Castillon sous une forme extrêmement intéressante.  L’écriture est d’une intensité apnéique, le style est brut et abrupt.  On ne connaît pas les prénoms des personnages, tout réside dans une abstraction qui entretient cette sensation d’oppression. Les dernières pages sont magistrales !

Ce roman, vous l’aurez deviné, est un gros, gros coup de cœur, en dépit de toutes les nausées qu’il a suscitées en moi, des cauchemars qu’il a ravivés. C’est une lecture que je vous recommande, sans la moindre hésitation, un coup de maître pour une autrice que je découvre.  

« Je vais bien ma grande.  Je vais bien en vrai . Tu as vu, j’ai retrouvé tous mes mots. J’ai des arcs-en-ciel sur la langue, ils sont venus après la pluie…  Ça prend du temps de s’alléger… »

©Nath

 

 

 

 

 

Posté par Nath-A-Lie à 05:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]

14 mai 2018

La pause poétique de la semaine : Marguerite YOURCENAR

AVT_Marguerite-Yourcenar_9807

 

 

Vous ne saurez jamais que votre âme voyage
Comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté
Et que rien, ni le temps, d'autres amours, ni l'âge
N'empêcheront jamais que vous ayez été.

Que la beauté du monde a pris votre visage,
Vit de votre douceur, luit de votre clarté,
Et que le lac pensif au fond du paysage
Me redit seulement votre sérénité.

Vous ne saurez jamais que j'emporte votre âme
Comme une lampe d'or qui m'éclaire en marchant;
Qu'un peu de votre voix a passé dans mon chant.

Doux flambeau, vos rayons, doux brasier, votre flamme
M'instruisent des sentiers que vous avez suivis,
Et vous vivez un peu puisque je vous survis.

Marguerite YOURCENAR 

Posté par Nath-A-Lie à 01:49 - Commentaires [0] - Permalien [#]


12 mai 2018

Et toi mon coeur pourquoi bats-tu - Jean d'ORMESSON

A30514

 

 

 

Et toi mon cœur pourquoi bats-tu

Jean d’Ormesson  - De l’Académie Française –

Editions Folio – 2005 –

448 pages

 

Et toi mon cœur pourquoi bats-tu est un recueil de textes, poèmes (vers ou prose) que Jean d’Ormesson affectionnait tout particulièrement.

De Ronsard à Paul Valéry, en n’oubliant bien sûr pas Aragon ou Chateaubriand, l’auteur nous emporte du printemps à l’hiver (magnifique métaphore), nous berçant de mots au fil des quatre saisons de l’existence. Cette vie qu’il a essayé de rendre plus belle grâce à la littérature.

J’ai retrouvé des textes oubliés, j’ai renoué avec ceux parfois douloureusement imposés (là, je repense notamment aux Stances de Racan  et à François Villon), les abordant avec un regard neuf .   J’ai redécouvert des trésors (l’œuvre d’Apollinaire, dont l’un des vers a donné son titre à ce recueil,  celle d’Audiberti, et tant d’autres !)

Je me suis promenée avec joie, avec tous ces sentiments qui nous font nous sentir plus que jamais en vie, avec cette lumière propre à Jean d’Ormesson

« Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle

Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici

N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle »   (Aragon)

© Nath

NB : A noter la couverture, détail du tableau d’Evelyn de Morgan « Night and Sleep » (« La Nuit et le Sommeil)

 

night-and-sleep_de-morgan

 

08 mai 2018

La magie de la vie - Je ne sais pas dire je t'aime -Nicolas ROBIN

20180417_171628[1]

 

 

Je ne sais pas dire je t’aime

Nicolas ROBIN

Editions Anne Carrière – Avril 2017 –

Editions Livre de Poche – Avril 2018

 

N’ayant pas (encore) lu « Roland est mort », c’est avec « Je ne sais pas dire je t’aime » que j’ai découvert la si jolie plume de Nicolas Robin.

Ce roman tout doux, tout beau, tout en délicatesse, pudeur et poésie, met en scène quatre personnages, qui, au premier abord, n’ont rien en commun, si ce n’est une immense blessure au creux du cœur, là où ça fait mal.

Nous sommes à quelques jours d’une élection présidentielle, un grand changement est annoncé et espéré.  A un autre degré, c’est aussi un changement qui  va impacter chacun des protagonistes de l’histoire.

Il y a Francine, la retraitée paisible, mariée à Henri, et prête à partir en Floride pour fêter leur quarante ans de mariage. Tout est parfait, elle l’aime, il l’aime, ils s’aiment. Ils  ont un fils, couronnement de leur amour. Tout fonctionne parfaitement, jusqu’au jour où… un grain de sable va enrayer la mécanique. Une douleur d’enfance. Une cicatrice.

« Sur le parvis de la mairie, une larme coule sur sa joue et creuse un sillon noir.  La mise en plis tient le choc mais le maquillage est foutu. Dans sa main, Francine froisse le papier imprimé sur une fiche ».

Nous faisons ensuite connaissance avec Juliette, vendeuse de chaussures de marque allemande, trentenaire célibataire, romantique, dans l’attente du Prince Charmant qui saura l’aimer, prendre soin d’elle, la trouver belle.

« … Celui qui est gentil et attentionné, qui se réveille le matin à côté de moi et qui me fait un café, qui ne me considère pas comme sa repasseuse de chemises ou de slips ».

Ensuite, il y a Ben.  Son couple avec l’homme qu’il aime passionnément depuis sept ans bat de l’aile. Ben est écrasé  par une solitude à deux, par un silence et une indifférence qui lui brisent le cœur.

« Son appartement est devenu un trou noir dont son mec est prisonnier.  Plus rien ne rayonne, aucune perspective d’avenir ».

Enfin, il y a Joachim.  Après avoir vécu une rupture amoureuse en direct à la télé lors d’une émission trash, il est mis à la Une par les médias, harcelé, tout ce qu’il déteste. Il se réfugie alors chez son demi-frère Paul-Arthur, avec lequel les relations sont pour le moins distendues.  Ce sera l’occasion pour eux de renouer un lien autour d’un événement aussi inattendu que tragique.

« On voit rarement les étoiles briller au-dessus de Paris, mais les lumières du Grand Rex illuminent le boulevard, et sur le trottoir Paul-Arthur se sent plus vivant que jamais. L’été, c’est bien pour lui, mais un frère, c’est encore mieux ».

Ces quatre vies en parallèle vont se croiser, des liens  vont se révéler, inattendus et émouvants.  On ne peut qu’aimer chacun de ces éclopés de la vie, et on s’attache à eux dès les premières pages.

En arrière-plan, l’élection présidentielle est une trame intéressante, elle est le reflet des choix que nous pouvons faire pour infléchir nos quotidiens, notre présent, et sans doute notre avenir.

Ce roman est une pure merveille. C’est un gros, gros, gros, gros (ad libitum) coup de cœur pour moi, un rayon de soleil, une lecture-bonheur.  C’est une ode à l’amour, à la vie, à l’espoir, à la liberté, et à Paris. C’est également une très belle surprise pour laquelle je remercie le Livre de Poche.

© Nath

 

07 mai 2018

Le poète de la semaine - Christian BOBIN

1553_bobin

 

J'ouvre la malle en osier où sommeillent ta petite robe de squaw, ta veste hippie, tes foulards comme des oiseaux coupés dans l'arc-en-ciel. Si les femmes multiplient chaussures et robes, c'est qu'elles cherchent en vain le poème. Ces chiffons sont devenus le linceul coloré de ton ombre sur la terre. 

Léger comme un rayon de lune, sensible aux moindres nuances de ton souffle, le foulard à ton cou savait tout de ton âme.

Christian Bobin - Noireclaire

Posté par Nath-A-Lie à 06:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]

04 mai 2018

Nous sommes des êtres de voyage - J'apprends le français - Marie-France ETCHEGOIN

20180501_203940-1[1]

 

 

Japprends le français

Marie-France ETCHEGOIN  -  Février 2018 –

Editions JC Lattès

Document

286 pages

 

« Je. Personne ne m’a jamais interdit de dire Je.   Personne ne m’a jamais empêchée d’être, ou si peu…Vous, vous êtes nés dans un monde où dire je est un risque, voire une folie Souvent la question ne se pose même pas car votre possibilité d’être a été niée et brisée par des dictatures de fer ou des régimes fondés sur la ségrégation raciale… »

Certaines causes me sont chères, très chères même.  Celle de ces gens que l’on nomme « migrants » ou « réfugiés » en fait partie.  Parce que l’Humanité est Une, parce que je ne comprends pas, résolument pas, l’ostracisme dont ces déracinés sont victimes.   Comme si la fuite, l’exil, la peur, la mort , la guerre, la misère, n’étaient pas suffisants !

Le livre de Marie-France Etchegoin, "J'apprends le français", paru aux Editions JC Lattès et dédié aux « êtres de voyage » est un hymne à la Tolérance, un document nécessaire, effroyable et passionnant.  

L’autrice n’est pas professeur. Elle est journaliste. Et par-dessus tout, elle est extraordinairement humaine.  C’est dans un centre d’hébergement, situé dans un ancien lycée hôtelier parisien, qu’elle apprend, jour après jour, le français à Abdullah, Sharokan, Suleyman, Salomon, Aldon, Ibrahim et aux autres.   Qu’elle construit, ou reconstruit avec eux, des identités pillées, perdues, découpées, oubliées.  Elle les écoute, même dans leurs silences, jusque dans leurs regards.   Ces regards brisés par tout ce que nous ne pouvons imaginer,  confinés dans nos confortables cocons.

Marie-France Etchegoin décrit à merveille ce rapport qui s’instaure et qui fait que l’on s’enrichit au contact de la misère.  Peut-être parce que la prolificité est ailleurs. Dans la générosité.  Dans l’échange. Dans l’absence de jugement.  Elle dit. Dénonce, notamment  la trahison des politiques.  Sans hargne ni haine.   Avec des mots. Ces mots qu’elle transmet, ces identités qu’elle aide à rebâtir grâce à la langue française.

J’ai été touchée, en profondeur.  Je sors de cette lecture révoltée et admirative.   Révoltée car j’ignorais tant et  tant d’éléments que j’ai appris au fil des pages (ah, le silence des médias !). Je ne savais rien, ou si peu, de la situation en Erythrée, ou dans les inhumains camps du Darfour. Je ne connaissais rien de ces longues marches vers la survie.  Bien sûr, je sais ce cimetière gigantesque qu’est devenu la Méditerranée,  mais il est bon de raconter l’après de ceux qui lui ont survécu.  Cet « après » que l’autrice a su rendre vivant en dépit de la mort que tous portent sur leurs épaules.

Je referme ce livre, et j’ai une pensée pour eux tous, pour le courage qui est le leur, pour l’humour dont ils savent faire preuve, pour l’espoir qui les anime.

« Nous sommes tous des êtres en général  et aussi des êtres en voyage, mobiles ou immobiles, mais mouvants toujours  et « apprenants ». Aldon, Abdou, Shakoran, Ibrahim, Suleyman , Salomon et tous les autres nous amènent dans leur sillage autant que nous les amenons dans le nôtre.  Je les ai rencontrés par les mots, à travers les mots.  …  L’accueil de l’étranger n’est pas une charité mais un échange. Il nous ouvre un monde dont nous n’avons pas idée. Il démultiplie nos points de vue, enrichit nos perceptions…. Nous avons tous intérêt à devenir des  êtres en voyage.  Et à faire de notre langue un repère et un repos »

Je remercie vivement les Edtions JC Lattès pour cette sublime lecture.

© Nath

 

 

                

Posté par Nath-A-Lie à 06:35 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

02 mai 2018

Splendide roman stellaire - Il est grand temps de rallumer les étoiles - Virginie GRIMALDI

20180416_165439-1-1-1[1]

 

 

 

Il est grand temps de rallumer les étoiles

Virginie GRIMALDI

Editions Fayard -  Mai 2018

 

Que nous as-tu donc fait, Virginie, avec cette belle et douce promesse de rallumer les étoiles ?   Que nous as-tu donc fait au firmament des pages, au croisement de nos cœurs, battant à l’unisson de ceux dAnna, de Chloé et de Lily ?

Quel sort m’as-tu donc jeté pour que je me sente, à la fin de ma lecture, si vide, si emplie , si triste, et si heureuse ?  Vide de ces personnages qui m’ont accompagnée, tout comme j’espère les avoir accompagnés un peu. Triste de les quitter. Emplie de ces étoiles disséminées, ça et là. Grandie de leurs espoirs, de leurs rêves.  Heureuse d’avoir eu la chance de découvrir ce road-trip en avant-première…

Tu nous as embarqués, par la magie de ta plume, nous lecteurs, parfois un peu égarés sur le bord de nos routes semées d’ornières et de cette obscurité qui voile les étoiles. Tu nous as emportés dans ce bus, nous apprenant, au fil du voyage, tant sur nous-mêmes !

Tu as semé des poussières stellaires. Tu sais, celles qui illuminent parfois les ciels d’été, quand on est si loin de tout et si proche de soi !

Tu as fait de nous toutes (et peut-être tous) des passagers enthousiastes, malgré leurs cicatrices, malgré leurs nids-de-poule, malgré leurs étoiles parfois éteintes ou tellement éloignées !

J’ai été Anna.

« J’ai grandi dans l’impatience de devenir mère.  Dès leur premier cri, ma vie n’a plus eu qu’un seul but : rendre mes filles heureuses ».

J’ai été Chloé :

« Tout ce que je ressens est décuplé. Je grouille d’émotions, je fourmille de sentiments… »

Et j’ai été Lily :

« T’as remarqué qu’à une lettre près, autiste ça fait artiste ? ».

Je le suis encore d’ailleurs. Un tiers de ces trois tiers d’ amour qui n’en font qu’un. Une parfaite trinité. Il faut chacune d’entre elles, chacun et chacune d’entre nous, pour que les étoiles scintillent. 

Quelle histoire formidable que celle de cette femme, de cette maman solo, usée par le travail,  épuisée par les dettes, qui lâche tout, au nom de l’Amour filial, pour un road-trip en Scandinavie !    Quel bonheur de voir ces trois bulles éclater pour en former une seule !   Une bulle foetale, un cocon. Quels délices que ces trois voix mêlées, emmêlées, démêlées !    Quelle douceur de voir ce lien se nouer !

Il y a, comme pour nous tous et toutes, des rires, des larmes, des doutes, des séparations, des retrouvailles, et des deuils. Parce que c’est ainsi. Parce que c’est la vie.

Il y a ta plume, Virginie.  Ta plume magistrale , solaire, et si humaine.  Comme toujours.  Il y  a ce talent que  tu possèdes et qui fait que nous ne sommes plus simplement des lecteurs. Nous sommes les passagers de ce voyage, nous suivons Anna, Chloé, Lily et les autres.   Et on se sent bien.  Comme en famille. 

Je me suis émerveillée comme une gamine devant les aurores boréales. J’ai envie de les voir un jour. Pour de vrai . Qui sait ?

Pour en revenir à ton roman, parce que c’est là le but initial de cette chronique, j’ai juste envie de dire un énorme MERCI !

J’ai aussi envie de te dire, à toi, voyageur égaré au bord de ta route faite de creux et de bosses, de trouver une librairie sur ton chemin et de t’empresser de lire cette constellation de tendresse et d’Amour.   C’est une magnifique pépite sur la parentalité, la maternité, la filiation, la sororité, la famille, l’estime de soi, et les priorités.

« Je réfléchis à la meilleure manière de formuler ma réponse, mais elle s’évade toute seule : «  Parce qu’elle m’a permis de faire quelque chose de plus important ».

Il est grand temps de rallumer les étoiles n’est pas qu’un sublimissime vers d’Apollinaire. C’est aussi, selon moi, le plus abouti, le plus bouleversant , le plus sismisque des romans de Virginie Grimaldi. Je sais, ,je dis ça pour tous, je radote parfois, faut croire…

Merci à toi, Virginie (tu sais pourquoi) !  Merci à tous ceux qui t’ont donné et te donnent les mots. Merci à eux , car ils nous donnent à nous, ils me donnent à moi, un bonheur infini. Merci à Anna, à Chloé, à Lily.  Merci à France et bien sûr aux Editions Fayard (Alexandrine, tu avais raison, ce roman est … ).  Merci la Vie.  Merci les étoiles. Merci mes Filles.  Merci !

© Nath

Une gourmandise à découvrir : la chronique de ma marraine littéraire et amie Eirenamg. Cliquez ---> ici